Le Prince, ou le réalisme en science politique.

En 1532, paraît Le Prince, un traité politique qui voit le jour sous la plume de l’écrivain italien Nicolas Machiavel (1459 – 1527). Ce dernier livre au lecteur des conseils sur la manière de devenir Prince, et surtout de le rester. Il est bien vite accusé d’immoralisme, donnant ainsi naissance à l’adjectif “machiavélique”. Il connaîtra cependant une grande postérité et sera souvent pointé pour sa grande actualité. Parce que c’est un ouvrage indispensable en culture générale, tentons ici une petite synthèse d’un incontournable, qui inspirera tous les grands hommes d’Etat, de Mitterrand à De Gaulle en passant par Churchill et Napoléon.
La renaissance européenne voit un contexte géographique difficile pour l’Italie. Le pays est morcelé en une multitude de territoire, dont les plus grands sont le Duché de Milan, la République de Florence, la République de Venise, et l’Etat pontifical, avec pour centre politique, le Vatican. LA situation politique semble problématique puis qu’outre les nombreuses tensions que connaissent ces Etats entre eux, le territoire italien excite l’ambition de puissances étrangères au premier rang desquelles, la France. Machiavel, qui craint de voir son pays entièrement démantelé par ces puissances rivales, dédicace son Prince au souverain de Florence, Laurent le magnifique, afin de lui apporter conseils et méthodes pour un bon réalisme politique.

Le pouvoir, conquête et maîtrise.

La première question, posée par Machiavel, est : comment devient-on un Prince ? Il énonce deux modes d’acquisition ; soit par la virtu, le fait de ne s’en remettre qu’à soi, soit par la fortuna, dans les deux sens du terme, soit par les armes d’autrui. Il conseille au Prince la première branche de l’alternative car si un territoire sera plus dur à acquérir, une fois acquis, il sera plus facile à conserver. À l’inverse, si on acquiert un pouvoir par les armes d’autrui, les mercenaires, ils veulent leur part du butin ; ils risquent, une fois le territoire conquis, de disputer le pouvoir au Prince.
La deuxième difficulté, qui se pose est celle de la pérennisation du pouvoir. Machiavel a été marqué par l’épopée Savonarole. Si on veut instituer un pouvoir, la première question qui se pose pour un prince est : vaut-il mieux être aimé ou être craint ? Machiavel est amoral et ne tranche pas la question. Il vaut mieux être craint car celui qui inspire est seul responsable de ce sentiment. Le problème du sentiment d’amour est que celui-ci n’a pas vocation intrinsèque à durer indéfiniment, car il est fugace et dépend d’autrui. Si un homme d’État inspire un sentiment d’amour, il peut le perdre. Pour autant, Machiavel nous met en garde : « il faut pour le prince s’abstenir de déposséder les sujets de leurs terres, de prendre leurs femmes ». Il pense également que le Prince pourra se montrer cruel durant une guerre contre d’autres. La cruauté peut avoir valeur d’exemplarité.

Le recours au monde animal.

Machiavel va maquiller sa pensée en se servant de métaphore animalière. A l’époque, il faut être prudent et contourner la censure. Le Prince doit être homme, mais doit savoir aussi agir de façon bestiale. Entre les bêtes, il se demande s’il faut privilégier le lion ou le renard. Ce dernier est difficile à tuer car cet animal est censé être rusé. Le lion est le Roi des animaux, l’animal possédant le plus de force. Selon Machiavel, le Prince doit tâcher d’être tout à la fois renard et lion car, s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges ; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups. C’est ainsi que l’auteur explique qu’il faut à la fois faire œuvre de diplomatie, mais aussi de mener la guerre s’il le faut. Le Prince ne doit se sentir obligé par rien. Le seul intérêt suprême qui doit le commander est de garder le pouvoir.
“Il est sans doute très louable aux princes d’être fidèles à leurs engagements; mais parmi ceux de notre temps qu’on a vus faire de grandes choses, il en est peu qui se soient piqués de cette fidélité, et qui se soient fait un scrupule de tromper ceux qui reposaient en leur loyauté. Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec les lois, l’autre avec la force. La première est propre aux hommes, l’autre nous est commune avec les bêtes; mais lorsque les lois sont impuissantes, il faut bien recourir à la force; un prince doit savoir combattre avec ces deux espèces d’armes; c’est ce que nous donnent finement à entendre les anciens poètes dans l’histoire allégorique de l’éducation d’Achille et de beaucoup d’autres princes de l’Antiquité, par le centaure Chrion, qui sous la double forme d’homme et de bête apprend à ceux qui gouvernent, qu’ils doivent employer tour à tour l’arme propre à chacune de ces deux espèces, attendu que l’une sans l’autre ne saurait être d’aucune utilité durable. Or, les animaux dont le prince doit savoir revêtir les formes sont le renard et le lion. Le premier se défend mal contre le loup, et l’autre donne facilement dans les pièges qu’on lui tend”

Machiavel et les affaires étrangères.

Machiavel est finaliste, au sens qu’il n’entrevoit que le résultat. Le message devient clair à la fin du livre ; il exhorte le Prince à construire cet État pour assurer la paix sur le territoire de la péninsule italienne, pour débarrasser l’Italie des français, des allemand et des espagnols. Il prétend que l’entreprise n’est pas si difficile. Il prend pour déguiser une métaphore biblique, qui est la libération d’Israël, soit la fin de l’esclavagisme des juifs en Égypte et le retour de Moïse en Israël. Une nouvelle révélation politique arrive, la découverte d’un nouveau décalogue, dont Machiavel découvre les tables. Il lui appartient de trouver les lois du politique.
L’auteur voit la politique étrangère des pays comme étant emprunte de méfiance. Cette dernière apparaît en raison d’un instinct de survie inhérent à la logique des Etats. Machiavel professe une conception agressive des affaires étrangères : attaquer avant d’être attaqué. Ainsi, tout justifie la défense de l’Etat : une “patrie est défendue soit par l’ignominie, soit par la gloire, soit par tout autre moyen” nous dit Machiavel, qui enlève d’ailleurs sa connotation morale à la notion de violence (la violence sert à contrecarrer les plans de la fortune contre les hommes).
La force et la souveraineté de l’Etat est indissociable de sa puissance armée. De fait, un grand danger guette le pays qui serait dénué de défenses.

Quel bilan ?

Quatre ans après la mort de Machiavel, on dit que Laurent de Médicis n’aurait prêté aucune attention au Prince. C’est un peu après, lors de la révolte protestante, où l’Église de Rome doit réagir par la contre-réforme, que la réaction s’accompagne de la corrélation tardive de cet ouvrage et de Machiavel. Certains disent même que le Prince fut écrit de la main du diable, insulte pour l’époque.
Il faut comprendre que Machiavel est le premier pour restaurer l’autorité de l’État dans une Italie meurtrie. Par delà, la problématique italienne est que c’est la première tentative de dégager le politique du religieux, et que si il conseille en apparence à un Prince quel qu’il fut d’œuvrer selon ses enseignements, ce serait en vérité un contresens de la taxer d’absolutisme. Son objectif premier est d’instaurer l’autorité d’un État, au besoin par la force. Machiavel était un républicain, certainement athée. Il réhabilite le politique sans le religieux. Sa réflexion est la première pierre, inspirant d’autres philosophes, qui insisteront sur l’autorité de l’État.
Sa postérité est immense. Le premier grand personnage que l’on peut citer pour s’être considérablement servi de ces leçons est le Grand Cardinal Richelieu. Mais ce n’est là encore qu’un jalon dans l’histoire de la pensée de Machiavel, qui aboutira finalement à l’unification de l’Italie, le 17 mars 1861.

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